Soixante-douze gigawatts. C’est le total des raccordements que les promoteurs de data centers réclament à Ofgem, le régulateur britannique de l’énergie. Pour situer : le pic de consommation électrique de tout le Royaume-Uni l’an dernier, c’était 45 gigawatts. La file d’attente du réseau demande déjà une fois et demie ce que le pays consomme au plus fort de l’hiver.
La sortie de crise, le gouvernement l’a annoncée au Budget. Le chancelier John Healey a décidé que les data centers pourraient produire leur électricité sur place tant qu’ils attendent leur raccordement. Contrepartie : un « British Data Centre Covenant » qui demande aux opérateurs d’investir dans les communes, de créer des emplois, de protéger l’eau et de payer leur part des coûts imposés au système électrique. En échange, ils passent devant dans la file.
Dans les faits, « produire sur place » porte un nom. BBC File on 4 a identifié quatre data centers hyperscale en projet, dont trois dans le sud de l’Angleterre, qui étudient déjà l’installation de turbines à gaz pour couvrir leur charge. À pleine puissance et en continu, selon les calculs de la BBC, il leur faudrait 1,3 gigawatt et ils rejetteraient autour de 4,1 millions de tonnes de CO2 par an. Ce qui pourrait dépasser Manchester, Liverpool et Southampton réunies.
Les dossiers sont déjà ouverts
À Acre Slough, à l’ouest de Londres, les promoteurs évoquent des moteurs à gaz allant jusqu’à 49,5 mégawatts le temps d’obtenir une connexion au National Grid qu’ils chiffrent à dix ans minimum. À Wapsey’s Wood, le long de la M40 dans le Buckinghamshire, c’est une centrale à gaz de 200 mégawatts qui est proposée, jusqu’à ce que la capacité du réseau se libère, ce qui n’est pas prévu avant 2040. À Cardiff, un promoteur demande l’autorisation de monter un « centre énergétique temporaire » avec turbines. À Redcar, le projet de data center IA s’installerait sur le terrain qui entoure l’ancien haut fourneau.
Le plus gros dossier du lot n’a même pas besoin de gaz pour poser la question. Quest Park veut construire dans le Bedfordshire, sur une fosse de carrière à côté du futur parc Universal, un data center d’un gigawatt de charge, soit l’équivalent de 200 000 à 250 000 foyers britanniques moyens. Son directeur, David Kohler, a expliqué à la BBC que le mix énergétique restait un « chantier en cours », que le renouvelable était « raisonnable » mais devait rester « faisable » : un gigawatt de solaire demanderait une surface égale à 15 % du Bedfordshire, et l’éolien est « intermittent et cher ». Il assure étudier des technologies sans combustion de gaz.
Le « provisoire » qui court jusqu’en 2040
Toby Perkins, député travailliste et président de la commission d’audit environnemental, ne mâche pas ses mots : une hausse substantielle du recours au gaz « ne peut pas être l’avenir ». Et il vise directement l’exécutif, qui « ne devrait absolument pas être dans le business de dire à quiconque veut venir ici qu’il peut faire n’importe quoi pour l’alimenter ».
Ed Gemmell, conseiller indépendant du Buckinghamshire et patron du Climate Party, parle d’un « désastre environnemental » et surtout d’un précédent : si Wapsey’s Wood passe, « on pourra avoir des centrales à gaz partout dans le pays ».
Oliver Hayes, de l’association Global Action Plan, ajoute la partie que les documents oublient souvent : les turbines, les habitants les auront sur le palier. Bruit, pollution de l’air localisée, consommation d’eau sur une ressource déjà tendue.
La réponse gouvernementale, telle que la BBC la rapporte, tient en une ligne : les data centers sont « essentiels à l’économie britannique » et le Covenant fixe des attentes claires aux développeurs. Sur le carbone, rien. Sur les 4,1 millions de tonnes, rien non plus. Le gaz brûlé sur site atterrit pourtant dans l’inventaire national, que la connexion arrive en 2031 ou jamais.
C’est là que le texte craque. Un dispositif « temporaire » dont les bornes s’appellent dix ans et 2040, ce n’est pas un dépannage, c’est un plan énergétique qu’on n’a pas voulu écrire. Et il ne s’agit pas d’un accident de parcours : le goulot d’étranglement est réel, le réseau est saturé, et chaque pays bricole sa réponse. En Irlande, le data center a fini par construire sa propre centrale après s’être vu refuser le courant. Au Texas, on examine 474 GW de demandes de raccordement pour un réseau qui en consomme cinq fois moins.
La différence, c’est que Londres vient d’en faire une politique publique, avec un contrat et des communiqués. L’objectif de neutralité carbone en 2050 est toujours officiellement là. Les turbines n’ont pas besoin de l’attendre.
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