Les data centers alimentent leurs GPU avec des moteurs d’avion reconvertis

Il faut sept ans pour tirer 100 mégawatts du réseau dans le nord de la Virginie. Il en faut vingt-quatre pour monter un data center en brûlant du gaz dans des réacteurs d’avion retapés. L’industrie de l’IA a choisi.

Le New York Times l’a raconté mardi, TechCrunch relayant l’histoire : des exploitants de data centers achètent des moteurs sortis de la retraite, reconvertis pour avaler du gaz naturel. Les unités viennent de ProEnergy, qui retape un moteur GE qu’on trouve couramment sur les Boeing. Personne ne présente ça comme une centrale de production durable. C’est un groupe électrogène de luxe, avec une tuyère et un carnet de commandes.

« Tout est question d’avoir le courant le plus vite possible », résume Audun Martinsen, analyste chez Rystad Energy, dans les colonnes du Times. Sa phrase suivante est le vrai argument de vente : avec ces unités, un data center tourne en 24 mois.

Sept ans de file d’attente, vingt-quatre mois de tuyère

Le chiffre de comparaison sort de l’Agence internationale de l’énergie : raccorder 100 mégawatts dans le nord de la Virginie prend environ sept ans. Et le gros des capacités électriques n’arrivera pas avant 2031, selon un cadre de Mitsubishi Power cité par Bloomberg. Pour un opérateur, le modèle est entraîné, les GPU sont livrés, et la prise n’existe pas.

J’ai déjà raconté comment le Texas examine 474 GW de demandes de raccordement pour un réseau qui en consomme cinq fois moins. Les moteurs d’avion, c’est la même file d’attente, vue depuis l’autre bout : quand l’administrateur du réseau te répond « 2032 », tu vas voir ailleurs.

Microsoft est parti, xAI est resté

Le prix de cette attente est déjà facturé. Le mois dernier, Microsoft a retiré son statut de client d’ancrage du data center de Nscale à Loughton, en Angleterre, après que la utility locale a annoncé qu’elle ne pourrait pas livrer assez de courant avant le début ou le milieu des années 2030. Un campus entier qui perd son locataire principal parce qu’une ligne électrique n’existe pas.

Ceux qui ne peuvent pas attendre ont installé les moteurs. xAI en fait tourner huit dans le Mississippi pour alimenter Colossus 2 à Memphis, d’après des permis d’État et des images satellite consultés par le Times. OpenAI a suivi en 2025 avec des turbines à gaz sur son premier site Stargate à Abilene, au Texas. C’est Crusoe qui construit ce campus, et qui a commandé 13 unités ProEnergy en avril. En septembre, Crusoe a laissé tomber un accord à 1,25 milliard de dollars portant sur 29 turbines à gaz de Boom Supersonic, la startup du jet supersonique qui vend désormais une version du moteur de son avion comme centrale pour data centers. Un porte-parole de Crusoe a confirmé à TechCrunch que l’entreprise comptait toujours utiliser des turbines.

L’administration Trump ajoute une couche en poussant les data centers à produire leur propre électricité. Le message est clair : débrouillez-vous, on ne va pas attendre le réseau pour vous.

Le rendement et le CO2 passeront à la caisse

Les moteurs d’avion reconvertis ont un défaut de conception qu’aucun communiqué ne corrige : ils sont moins efficaces et polluent plus que les turbines conçues pour des centrales à gaz classiques, et il en faut davantage pour sortir la même puissance. D’où le pronostic de plusieurs experts cités par le Times : ce sera un expédient de court terme, et les questions de rendement et d’environnement devraient peser plus lourd d’ici un an ou deux.

Encore faut-il que la tuyère se taise avant que la facture climatique arrive. Le Financial Times titrait mardi sur un vent froid sur le crédit de l’IA : les investisseurs demandent davantage pour financer le boom des data centers. Le raccordement se paie en années, le moteur se paie en dollars, et le crédit refacture les deux.

Il y a une ironie de calendrier dans ce bricolage. L’industrie qui promet de résoudre l’énergie de fusion, la biologie et la physique des matériaux n’arrive pas à obtenir une ligne haute tension avant 2033. Alors elle démonte des 737.

Un moteur d’avion recyclé, c’est bruyant, inefficace, et ça crache plus de cochonneries qu’une turbine de centrale. C’est aussi le seul matériel qui tient le calendrier d’une boîte obligée de brancher un cluster avant que son tour de financement soit périmé. Le jour où le réseau rattrapera son retard, il faudra débrancher les tuyères. On parie sur qui, exactement, pour aller leur annoncer ?


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