Synthesia : 240 avatars, 160 langues et un sérieux problème d’authenticité

Quatre milliards de dollars. C’est ce que vaut Synthesia depuis janvier, et c’est le prix qu’on met sur une promesse : faire de la vidéo corporate sans caméra, sans acteur, sans studio. Le test que Le Big Data publie ce 28 octobre donne la note du produit. Elle n’est pas mauvaise. Elle n’est pas fameuse non plus.

Le verdict tient en quatre lignes : gain de temps, personnalisation avancée ; « pas très authentique », « assez onéreux ». Voilà comment un outil qu’on présente comme le futur de la communication d’entreprise se retrouve jugé sur exactement les deux critères qui fâchent : est-ce que ça sonne vrai, et combien ça coûte.

240 avatars, 160 langues, et cette impression de plastique

Le produit, d’abord. Tu colles un script, tu choisis un présentateur dans un catalogue de plus de 240 avatars, tu sélectionnes une langue parmi plus de 160 langues et accents, et tu récupères un MP4 en Full HD, 1920×1080. Tu peux aussi fabriquer ton propre avatar en quelques minutes, régler la voix, les expressions, intégrer des médias, ajouter des transitions. Aucune compétence technique demandée. C’est précisément la promesse de la boîte depuis 2017, quand une équipe passée par l’UCL, Stanford, la TUM et Cambridge s’est dit qu’on pouvait remplacer le plateau télé par un fichier texte.

La démonstration publique est venue de la BBC en 2018, avec un présentateur du programme « Click » s’exprimant en plusieurs langues grâce à l’IA. Huit ans plus tard, le même tour de magie fonctionne à l’échelle industrielle. Et le test le reconnaît sans détour : la simplicité du bouzin ouvre la création vidéo à des gens qui n’ont jamais touché une timeline de leur vie, et le temps gagné sur de la formation interne ou du marketing personnalisé est difficile à discuter.

Reste que « pas très authentique », dans une évaluation de vidéo, c’est comme « légèrement radioactif » dans un rapport de sécurité. Ce n’est pas une réserve. C’est le cœur du problème.

La valo a doublé, le prix de l’abonnement reste un défaut

Le contexte financier, maintenant, parce qu’il éclaire le reste. Série A à 12,5 millions en 2021, série B à 50 millions en décembre de la même année, 90 millions en 2023 pour atteindre le milliard et le statut de licorne. Puis la série E : 200 millions de dollars bouclés en janvier 2026, menée par Google Ventures, avec NVentures (le fonds de NVIDIA), Accel, Kleiner Perkins, New Enterprise Associates, MMC Ventures, Evantic et Hedosophia dans le tour de table.

Résultat : une valorisation autour de 4 milliards de dollars, presque le double des 2,1 milliards du tour précédent, début 2025. Tu suis la courbe, tu comprends que le marché n’a pas attendu le test pour trancher. Synthesia revendique 70 % du FTSE 100 parmi ses clients, plus le NHS, la Commission européenne et les Nations unies. Objectif affiché : 200 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2026.

Victor Riparbelli, cofondateur et CEO, a une phrase qui vaut son pesant de slides : « L’IA réduira le coût de création de contenu à zéro ». Sauf que le même test classe le tarif dans les points faibles. Les deux choses ne se contredisent pas totalement, hein : le coût de production s’effondre côté matériel et tournage, la licence reste facturée côté client. Mais quand ta boîte vend l’effacement des coûts et que ta grille tarifaire apparaît comme un défaut du produit, tu as un petit problème de récit.

Sur l’éthique, la boîte joue la carte du sérieux. Elle dit collaborer avec les régulateurs et avoir mis en place des mesures strictes contre le deepfake non consensuel. Ce n’est pas rien, et ce n’est pas que du vernis : rendre le deepfake consensuel et documenté, c’est aussi la meilleure façon de rendre l’outil acceptable par les directions juridiques qui signent les chèques.

La licorne de la vidéo vend désormais des agents de conversation

Le détail qui devrait tous nous intéresser est planqué dans l’usage des fonds. Les 200 millions ne servent pas à améliorer la synchronisation labiale. Ils financent une nouvelle catégorie de produits centrés sur des agents conversationnels pour la formation et le perfectionnement des collaborateurs.

Relis ça. La boîte qui a construit sa réputation sur des vidéos de présentateurs synthétiques, et qui vaut 4 milliards grâce à ça, met le paquet sur du chat. La vidéo devient la porte d’entrée, le canal historique, la vache à lait. L’avenir qu’on te vend, c’est un agent qui répond à ton salarié quand il bloque sur la procédure d’achat. Le même salarié qui, il y a deux ans, regardait une vidéo de quarante secondes avec un avatar souriant.

La vidéo générée, je t’en parlais il y a peu à propos de l’Odyssée de Grok, et le contraste est instructif : un studio de trois personnes claque des dizaines de milliers de dollars pour sept minutes et se fait démolir ; une machine à 4 milliards produit de la vidéo de conformité par palettes entières. Le cinéma reste hors de portée. La formation obligatoire, elle, est déjà industrialisée.

C’est peut-être ça, la vraie histoire. Synthesia ne vend pas du rêve. Elle vend de la vidéo qu’on ne regarde pas vraiment, à des entreprises qui ont l’obligation de la produire. Un marché énorme, une marge confortable, et un produit dont la principale critique est qu’il ne fait pas illusion. Pour de la formation interne, l’illusion n’a jamais été l’objectif.

Ce qui n’empêche pas de poser la question qui fâche : à quel moment une direction accepte-t-elle de payer pour un présentateur qui n’existe pas, qui parle 160 langues, et qui ne prendra jamais de congé maladie ? La réponse est déjà dans les chiffres. 70 % du FTSE 100 a signé.

Le jour où ton employeur te demandera l’autorisation d’utiliser ta tête pour animer les modules de formation pendant que tu es en arrêt, tu repenseras à ce test de 28 pages de fonctionnalités et deux lignes de « pas très authentique ». C’était l’avertissement.


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