Six entreprises font 57 % des gains du S&P 500 depuis avril

Deux cent trente des cinq cents plus grosses capitalisations américaines ont perdu du terrain depuis avril. Tu ne le devinerais pas en regardant l’indice : sur la même période, le S&P 500 a pris 10 %. L’écart tient à six boîtes, qui ont signé 57 % des gains.

Nvidia, Apple, Microsoft, Meta, Micron, AMD. Plus de 5 000 milliards de dollars de valeur créée en six mois. Le média australien qui publie cette analyse compte en dollars australiens, autant garder la même unité tout du long : sans ces six-là, l’indice n’aurait progressé que de 4,35 %, moins de la moitié du chiffre officiel.

Nvidia pèse à elle seule autour de 7 500 milliards, première capitalisation mondiale. Apple a pris 30 % en six mois, soit 1 400 milliards de plus. Micron et AMD ont plus que doublé de valorisation, ce qui laisse leurs boîtes hautes et étroites dans la visualisation en 3D que le média a publiée. La tech représente 44 % de la valeur totale de l’indice, et six des huit plus grosses entreprises américaines en sont, avec une définition assez étroite pour exclure Amazon et Tesla.

Lors du sommet IA de la Maison-Blanche le mois dernier, la tablée réunissait les patrons d’Amazon, Meta, SpaceX, Nvidia, AMD et Micron, plus les représentants d’Anthropic et d’OpenAI. Fortune cumulée de l’assemblée : au-dessus de 2 500 milliards de dollars australiens.

Angel Zhong, économiste à RMIT, pose le cadre historique. Au pic de la bulle internet, en 2000, les dix premières capitalisations pesaient 27 % du S&P 500. On est aujourd’hui à 39 %. La concentration sectorielle n’a rien de nouveau, son ampleur si.

La comparaison avec 2000 s’arrête là où elle arrange. À l’époque, les valorisations reposaient sur de la promesse. Nvidia, Micron et AMD gagnent réellement de l’argent. Sauf que leurs clients, les labos d’IA, encaissent encore « une fraction » de ce qu’on dépense pour leur compte, dixit Zhong. Les revenus des labos restent très en dessous des sommes engagées pour eux.

Le tourniquet

Dans la salle, on appelle Nvidia « la banque de l’IA ». Elle investit des centaines de milliards chez ses propres clients. Ces clients lui achètent ses puces. Microsoft, Meta et Alphabet injectent aussi du capital dans les labos qui achètent aux mêmes fabricants de cartes. Le circuit se referme.

« Ces entreprises sont à la fois les investisseurs, les fournisseurs et les clients les unes des autres, explique Zhong. Il devient difficile de savoir quelle part de la demande d’IA est réelle et quelle part est financée par les vendeurs eux-mêmes. »

La nature du financement a changé en route. « Ce boom a d’abord été payé par les profits. Il repose de plus en plus sur de l’argent extérieur, dont beaucoup de dette. » J’ai écrit la semaine dernière que quatre hyperscalers sur cinq brûlent plus de cash qu’ils n’en génèrent (https://mogw-ai.com/hardware/quatre-hyperscalers-sur-cinq-brulent-plus-de-cash-quils-nen-gagnent/), et que Nvidia doit chercher des clients toujours plus loin pour tenir sa courbe de revenus (https://mogw-ai.com/business/nvidia-rafle-un-client-de-plus-la-courbe-des-revenus-commence-a-manquer-dair/). Ce ne sont pas trois histoires séparées, c’est la même.

La suite est mécanique : « Si un acteur clé, OpenAI en particulier, rencontrait des difficultés, les effets se propageraient à tout le réseau. » Et ce réseau pèse désormais une grande partie de l’indice. OpenAI et Anthropic ont des projets de cotation. Si elles les mènent à terme, le S&P 500 dépendra encore un peu plus de sociétés dont les revenus restent une fraction des dépenses.

Le carnet de commandes, lui, existe

Tout n’est pas un jeu d’écritures pour autant. À Singapour, l’enquête gouvernementale rendue publique lundi soir montre une confiance des industriels renforcée, portée par la demande mondiale de produits liés à l’IA. Près de trois fabricants sur dix s’attendent à une amélioration de leurs affaires dans les six mois, contre une poignée qui anticipe l’inverse. Là, on parle de commandes, pas de capitalisation.

La nuance compte : c’est une enquête d’anticipations. Elle dit ce que les industriels croient lire dans leur carnet. Elle ne dit pas qui paie la facture au bout de la chaîne. Un fabricant de composants qui expédie des cartes à un intégrateur de data centers n’a aucun moyen de savoir si l’argent final vient d’un client, d’une ligne de crédit ou d’un tour de table.

L’accès, pas le stock

Pendant que l’argent tourne, l’argument politique tourne aussi. L’ingénieur Venkatesh Rao signe un texte sur son blog Contraptions qui compare la panique actuelle au mercantilisme. À l’époque, la richesse était vue comme finie, or et terre, et le peuple ne comptait que comme main-d’œuvre. Beaucoup d’élites traitent aujourd’hui l’intelligence de la même façon : une ressource rare et dangereuse, à garder chère et à refuser aux rivaux. Les modèles ouverts deviennent la menace, et certains dirigeants du secteur exploitent la peur sécuritaire pour peser politiquement. C’est une thèse argumentée, pas un fait établi, mais elle décrit assez bien l’ambiance des conférences.

Son contre-argument mérite mieux qu’un haussement d’épaules : quand le travail devient moins cher, les gens ne travaillent pas moins, ils font autre chose. Trois cents jours par an au lieu de deux cent cinquante au début du capitalisme, pour se payer du thé et du sucre. Si l’IA rend faisables des projets trop chers ou trop longs, la demande d’idées monte au lieu de s’effondrer. Le combat politique se déplace alors vers l’accès, pas vers la protection des métiers de la connaissance.

Conclusion

Jensen Huang a expliqué à Bloomberg que les secousses boursières de la semaine passeraient, la technologie allant « impacter de façon très positive chaque industrie et chaque pays ». Il y a une dizaine de jours, une de ses phrases avait suffi à faire perdre 2,6 % au Nasdaq (https://mogw-ai.com/business/le-nasdaq-a-perdu-26-sur-une-phrase-de-jensen-huang/). Il peut avoir raison sur le fond.

Reste que six boîtes qui font plus de la moitié des gains d’un indice, qui se financent mutuellement et dont les principaux clients dépensent au-delà de ce qu’ils encaissent, ça ne se règle pas avec une déclaration dans un terminal. Ça se lit dans des carnets de commandes, et dans ce que les clients finaux accepteront de payer quand la dette arrivera à échéance. Le reste, c’est de la valorisation.


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