Meta a annoncé lundi lever 95 milliards de dollars en actions pour payer son IA. Deux tranches, aucune nouvelle ligne de dette. La veille, Elon Musk prévenait sur X que plus de 200 opérateurs de « neoclouds » allaient subir une « hécatombe à la hauteur du guppy ». Les deux nouvelles, à vingt-quatre heures d’écart, racontent la même bascule : dans ce secteur, ceux qui ont des revenus en dehors des data centers lèvent du capital, et les autres regardent le robinet se fermer.
Le montage annoncé par la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp se lit comme deux étages. D’abord 35 milliards de dollars via des « underwritten public offerings », autrement dit une bonne vieille vente d’actions, avec des investisseurs de référence que la boîte cite nommément : Nvidia, AMD et Broadcom, chacun susceptible de souscrire jusqu’à 5 milliards au total. Ensuite 60 milliards d’« at-the-market offering », une mécanique qui permet d’écouler de nouvelles actions au prix du marché au fil de l’eau, sans passer par un bloc négocié d’un coup.
Ce second étage repose sur les actions de classe C que Meta a annoncé créer la semaine dernière. Elles n’ouvrent aucun droit de vote. En pratique, la facture peut grimper sans que Mark Zuckerberg lâche la moindre part de contrôle sur sa société. Les actionnaires paient, ils ne votent pas. C’est le genre de détail qu’on ne met pas en avant dans un communiqué, mais qui explique pourquoi le montage est passé si vite.
La dette était plus simple, elle n’était plus disponible
Pourquoi vendre du capital quand on est Meta, avec des revenus publicitaires qui tombent chaque trimestre ? Parce que l’alternative s’est refermée. Dans son post de dimanche, Musk est explicite : « Depuis quelques semaines, les marchés de la dette ont quasiment coupé l’accès à l’argent pour toute entreprise qui n’a pas de revenus substantiels indépendants des data centers IA. » Le type a ses intérêts dans l’affaire, il vend ses propres data centers, mais le constat tient debout.
Neil Wilson, analyste chez Saxo UK, en tire la conclusion logique : les propos de Musk « soulignent la crainte qu’il y ait simplement beaucoup, beaucoup trop de dette » dans le secteur. Et d’ajouter que Meta « n’aura aucun mal à servir sa dette et peut s’appuyer sur des augmentations de capital pour la réduire ». C’est exactement le point de Musk sur SpaceX, qui a tous ses revenus et une note investment grade, ce dont les neoclouds ne disposent pas.
La séquence n’est pas tombée du ciel. Au troisième trimestre, le cash-flow libre de Meta est passé sous zéro après près de 10 milliards de dollars de charges liées à l’IA et 34,9 milliards de capex, ce que je racontais la semaine dernière dans un article consacré à ses résultats. Une levée en actions, ça ne règle pas le problème de rentabilité, ça le repousse et ça le répartit sur d’autres épaules.
Les guppys de Musk
Le déclencheur de la sortie de Musk, c’est un post du capital-risqueur Chamath Palihapitiya décrivant les neoclouds comme « désorganisés et mal capitalisés ». Ces boîtes louent de la puissance de calcul aux entreprises d’IA, et elles empruntent pour construire. CoreWeave, par exemple, porte environ 35 milliards de dollars de dette. Le pari derrière : que le marché de l’IA grandisse assez vite pour la rembourser. À en croire Musk, le guppy ne survit pas longtemps hors de son bocal : « Plus de 200 neoclouds vont voir une mort et une consolidation à l’échelle du guppy. Certaines passeront, mais pas beaucoup. »
Le marché a réagi mollement le jour même. Les actions de Nebius, CoreWeave et Iren ont plongé avant l’ouverture lundi, puis Iren et CoreWeave ont récupéré leurs pertes, tandis que Nebius clôturait en baisse de plus de 3 %. Le titre CoreWeave a perdu plus d’un tiers de sa valeur sur le dernier mois. Son patron, Michael Intrator, aurait envoyé un mémo interne ce mois-ci pour expliquer que certains investisseurs n’avaient pas compris la société, cité par Bloomberg : « Quand on construit un nouveau type d’entreprise technologique, il y a des périodes où le marché ne comprend pas et agit irrationnellement. » On connaît peu de dirigeants qui écrivent un mémo pour dire que tout va bien.
Petit détail de calendrier, puisque tout le monde parle d’argent en même temps : SpaceX a annoncé lundi un accord de 40 milliards de dollars avec Apollo Global Management pour louer des puces destinées à ses data centers IA. Le même jour, Musk expliquait que le crédit se fermait pour les autres. Disons qu’il sait où sont les guichets.
Reste la formule officielle de Meta, qui mérite d’être citée telle quelle : la levée doit soutenir « l’investissement continu de Meta dans les infrastructures d’IA et la superintelligence personnelle ». Voilà. Quatre-vingt-quinze milliards pour un projet dont personne ne sait encore ce qu’il produit, financés par des porteurs d’actions de classe C qui n’ont pas voix au chapitre. Zuckerberg garde les clés, les guppys crèvent, et la superintelligence personnelle attend son prochain appel de fonds.
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