Nadella dit « super intelligence » et réclame un frein d’urgence pour ses rivaux

Le dernier gros nom à ne pas avoir plié était Satya Nadella. C’est réglé. Dans un billet de blog où il réclame la construction d’un « frein d’urgence » pour l’IA, le patron de Microsoft déroule le mot « super intelligence » sans sourciller, aligné sur le nouveau vocabulaire décrété par Donald Trump. Et tant qu’à courber l’échine sur le lexique, autant en profiter pour glisser un couteau dans le dos de ses partenaires. On vous racontait la première vague de ralliés au début du mois, la voilà complète.

Pour mémoire, le nouveau catéchisme. Trump a signé une ordonnance demandant aux agences fédérales d’employer « super intelligence » à la place d’« intelligence artificielle ». Et pour les traînards, le président a prévenu dans un post : quiconque utilise le vieux terme plutôt que « le nouveau terme, plus exact et hautement accepté, super intelligence » doit être considéré comme « L’ENNEMI ! ». Les majuscules sont dans le texte.

Devant une menace pareille, la Silicon Valley a dégainé. Elon Musk, prévisible, a promis de rebaptiser SpaceXAI en SpaceXSI. Marc Benioff a annoncé que Salesforce renommerait AIForce en SIForce. Jensen Huang, patron de Nvidia, présent au sommet où l’ordonnance a été annoncée, a rangé son vocabulaire lui aussi. Et Nvidia de « s’engager » à hauteur d’un milliard de dollars sur l’avancement scientifique, en précisant que ça comprend la « recherche en super intelligence ». Comme par hasard.

Nadella était à ce même sommet, entouré de Zuckerberg, Pichai, Bezos, Amodei et Musk. Il a mis un peu plus de temps à rentrer dans le rang, mais il y est. Son texte de ces derniers jours ne parle plus d’IA, il parle de « super intelligence », à répétition.

Le fond du billet mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est plus intéressé qu’il n’en a l’air. Nadella propose de traiter les modèles d’IA comme des menaces internes, des insider threats. « Non pas qu’ils soient forcément malveillants, mais parce que tout acteur suffisamment capable, avec accès à des systèmes importants, peut commettre des erreurs ou être compromis, et l’architecture de confinement et de contrôle doit en tenir compte », écrit-il. Il rappelle que ces systèmes ne savent pas expliquer pourquoi ils produisent telle réponse, et qu’on les déploie quand même « avec accès à nos données les plus sensibles et la capacité de prendre des actions critiques à notre place ».

Sa solution : séparer l’intelligence du contrôle exercé sur elle. Diversité des modèles plutôt que dépendance à un seul, journalisation complète des actions, audit indépendant, possibilité pour un humain de couper à tout moment. Le système le plus fiable, dit-il, ce n’est pas celui qui a le meilleur modèle, c’est celui auquel on doit faire le moins confiance.

L’argument tient debout. Sauf qu’il tombe pile sur les deux labos dont Microsoft dépend et qu’il aimerait bien voir ralentir. The Decoder ne s’y trompe pas : sous couvert de cybersécurité, Nadella reprend le refrain de ses billets précédents, tous taillés pour éroder la confiance dans OpenAI et Anthropic. Il a déjà tenté l’angle du vol de données, accusé les labos d’hypocrisie sur la distillation, et expliqué que les modèles deviendraient de toute façon des marchandises interchangeables.

Regarde plutôt ce qui bouge derrière le rideau. Microsoft n’a pas de modèle de frontière à lui. Et il remplace discrètement, dans ses produits Office, les modèles d’OpenAI et d’Anthropic par des alternatives maison, moins chères, pour protéger ses marges. Dans le même temps, la boîte, championne du tout-fermé, fait du lobbying pour un écosystème IA « ouvert ». La cohérence attendra.

Ce qui inquiète vraiment Nadella, c’est la trajectoire des labos : leurs modèles sont en passe de devenir l’interface principale de l’ordinateur. Tu dis à la machine ce que tu veux, elle le fait. Microsoft a longtemps été cette interface par défaut. Mais il traîne un héritage logiciel déjà vendu et installé sur des millions de machines, impossible à pivoter du jour au lendemain, et il n’a pas ses propres modèles de frontière. Même en se posant en simple distributeur, il finirait dépendant des labos, marges comprises. Alors il pompe les freins. Avec un peu de peur, ça passe toujours mieux.

Et le mot, pendant ce temps ? « Super intelligence » a un sens précis en science : un intellect qui surpasserait largement l’humain. Coller cette étiquette sur les modèles de langage d’aujourd’hui, c’est une erreur de catégorie. Ça casse des décennies de signification scientifique. Mais l’élite tech américaine s’en tape, du moment que le président obtient son trophée lexical.

Reste une ironie que personne ne relèvera à la tribune. Nadella nous explique que le système le plus sûr est celui auquel on fait le moins confiance. Visiblement, dans Office, la règle ne vaut que pour les modèles des autres.


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