OpenAI a perdu 20 milliards de run rate sans perdre un client

OpenAI a perdu 20 milliards de run rate sans perdre un client

Vingt milliards de dollars ont disparu du chiffre d’affaires d’OpenAI en une nuit, et aucun client n’a résilié son abonnement. Le 8 octobre, le Financial Times a raconté que la boîte de Sam Altman avait dit à ses investisseurs, documents à l’appui, que son revenu annualisé tournait autour de 50 milliards de dollars. Fin septembre, Axios puis une série de médias, FT compris, annonçaient 70 milliards.

J’avais déjà gratté l’écart le 10 octobre (70 milliards dans la presse, 50 dans les comptes). Ce qui mérite qu’on y revienne, c’est le mécanisme : les 20 milliards ne se sont pas évaporés, ils n’ont jamais été du chiffre d’affaires d’OpenAI. Ils venaient d’un raisonnement d’investisseurs.

Le communiqué, puis les comptables

OpenAI a répondu par un communiqué cité par le FT : « La semaine dernière, nous avons partagé une croissance remarquable de 70 % de notre chiffre d’affaires annualisé au troisième trimestre. Les articles ultérieurs selon lesquels nous aurions atteint 70 milliards de run rate n’étaient pas exacts. Nous pouvons confirmer que notre run rate actuel est d’environ 50 milliards. »

Reste à savoir d’où sortaient les 70 milliards. Le FT, qui cite une personne proche d’OpenAI, explique qu’ils viennent d’une tentative des investisseurs de comparer OpenAI et Anthropic sur une base identique. Sauf que les deux maisons ne comptent pas avec le même mètre.

Anthropic comptabilise en brut, en incluant les ventes réalisées via ses partenaires cloud : la maison Claude est le vendeur principal dans la transaction, dixit une personne au fait de ses pratiques comptables. Son run rate s’obtient en annualisant les 28 derniers jours de revenus à l’usage, plus les abonnements récurrents. OpenAI compte en net, c’est-à-dire seulement sa part dans les accords passés avec des partenaires comme Microsoft. CNBC, qui parlait de 68 milliards, a avancé la même explication en ajoutant Nvidia dans l’équation.

Résultat : un 70 milliards qui n’était ni le net d’OpenAI, ni franchement le brut de qui que ce soit. Une source proche de la société assure au FT que même en brut, cette estimation serait fausse. Le journal précise aussi qu’en septembre, OpenAI lui avait confirmé que le chiffre de 70 milliards était correct. C’est le genre de confirmation qui se paie plus tard.

La douche a éclaboussé les voisins

Le jour de la publication, Nvidia a lâché 2,9 %, Oracle près de 6 %, SpaceX 4 %, et le Nasdaq 100 a perdu 1,4 % avant de récupérer une partie le lendemain. Pour un désaccord de définition entre deux sociétés qui ne sont pas cotées.

Voilà le vrai sujet. OpenAI et Anthropic ne vendent pas une action au public, mais leurs revenus servent de baromètre à tout ce qui les entoure. Le FT rappelle que Nvidia, Microsoft, Amazon et Oracle dépendent en partie de ce que font les labos, et que les banques, les fabricants de turbines et les producteurs d’électricité sont dans le même bateau. Quand l’attente bouge, elle bouge pour tout le monde.

Le run rate n’est pas un mensonge, c’est une extrapolation

Annualiser, c’est prendre un mois (ou 28 jours) et multiplier par douze. Pour des boîtes qui doublent leur activité tous les six mois, le chiffre rétroviseur est encore moins parlant : OpenAI a fait 13 milliards en 2025, d’après ses comptes fuités. Le run rate donne une idée de l’élan, pas de la solidité.

Sauf qu’il amplifie les bosses. Les revenus se comptabilisent avant ou après encaissement, les tokens se vendent par paquets, les abonnements se cumulent, les licences se signent sur plusieurs années. Sur douze mois, ces détails se lissent. Sur 28 jours, ils prennent toute la place.

Et le contexte financier rend l’écart plus gênant qu’il n’y paraît. OpenAI négocie une levée qui la valoriserait autour de 1 400 milliards de dollars, après 122 milliards récoltés lors d’un tour au printemps. Elle a relevé sa prévision de revenus 2026 à 35 milliards, contre 30 milliards annoncés au premier trimestre. Son IPO, un temps attendue cet automne, a glissé au début 2027. Anthropic, elle, doit entrer en Bourse le mois prochain.

Un des deux va donc publier des comptes audités avant l’autre. Le premier à ouvrir ses classeurs sera celui dont le brut sert justement de point de comparaison. Ça promet des soirées intéressantes dans les salles de marché.

Ce que le flou coûte aux autres

Les investisseurs déjà au capital peuvent appeler le management et demander la recette. Les autres non. Ceux qui achètent du Nvidia en pariant sur la demande IA, ceux qui prêtent aux data centers, ceux qui lisent un chiffre dans la presse et arbitrent un portefeuille, eux n’ont accès qu’aux fuites.

Deux ordres de grandeur pour mesurer le terrain : SpaceX a préparé le marché à une valorisation d’au moins 1 500 milliards des mois avant de dévoiler le moindre compte, et les soutiens d’Anthropic visent 2 000 milliards, toujours selon le FT. Dans les deux cas, le marché s’est fait une opinion avant de voir un bilan.

Le remède est simple à énoncer : que les deux labos entrent en Bourse et publient des comptes dans un format standard. Le run rate perdra son pouvoir de nuisance, les valorisations se fixeront sur du solide. En attendant, il faut vivre avec deux définitions du même mot.

50 milliards en net chez OpenAI, sans les partenaires. Du brut chez Anthropic, avec les siens. Les deux chiffres sortent de la même catégorie grammaticale et de deux réalités comptables différentes. Le run rate, c’est le chrono d’un coureur sur tapis roulant : ça renseigne sur l’effort, pas sur le terrain. On aura le temps réel quand quelqu’un descendra de la machine. Anthropic descend le mois prochain.


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